37 – Écrire au temps présent

La lettre de l’atelier – 24 août 2018

Église de Saint-Nectaire

L’été est un lieu d’écriture, lieu pour moi, et non temps, en ce sens que l’écriture a lieu, quel que soit le lieu réel où j’écris. Un lieu parce que c’est de là que s’écrivent certains de mes livres, ce lieu d’où je parle, ou ce non-lieu de mon enfance arrachée à sa consistance, à sa réalité : c’était en été, au moment de mon changement d’âge, à dix ans, que je fus arraché à l’enfance, à ma vie d’alors, à mes amours d’alors, à mon père, à mes lieux d’enfant. Arraché sans que rien ne me soit dit de cet arrachement. Sans que je sache que cet arrachement était définitif, qu’il n’y aurait jamais de retour. Je partais en train, sans bagage autre que quelques vêtements, sans savoir que je perdais mes objets, mes meubles, mes écrits et les livres de ma petite bibliothèque, la solitude complice de ma chambre, et que j’allais trouver, dans cet été 69, des dortoirs, des enfants fous, la violence et l’abandon. Je ne rencontrai pas alors la Provence, mais un univers clos à ciel ouvert. Libres enfants fous de Dieulefit.

Dès lors je fuyais dans les bois et les grottes de sable sous la roche du plateau, je cherchai la solitude dans les cabanes accrochées dans les arbres, dans les abords de la vallée infernale, sur les pentes de la grande sablière, dans les recoins obscurs que les autres ne fréquentaient pas, dans la bibliothèque où veillait Mme Gottesman, réfugiée-là depuis la guerre, triste, vieille et solitaire, et qui me donnait à voir des décapitations chinoises dans les albums reliés de l’Illustration.

J’écris de ces lieux que je traverse, proches ou lointains. J’écris de ce que j’ai appelé la transparence, c’est-à-dire la présence, dans un même lieu, de tous les temps qui le constituent. Ce lieu de l’été est un palimpseste toujours repris, toujours vivace.

C’est dans ce paradoxe que j’écris, dans ce que le temps se conçoit de l’espace, dans ce que l’espace se conçoit du temps. Ainsi le rythme des saisons, et son arythmie aujourd’hui de plus en plus présente, est-il ce retour du même – un même lieu – pourtant ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, et qui me permet, ou m’oblige, tout à la fois à m’y reconnaître et à m’y réinventer, y créer et recréer du nouveau.

Dans cette solitude d’une enfance abîmée, arrachée à sa réalité, à sa continuité, dans la rencontre brutale avec un réel inconnu, impossible à éviter, à appréhender, il fallut tout recréer, jusqu’à la poésie même.

Gravir un chemin de cailloux blancs, monter dans l’étroitesse de la sente, au flanc de la si vieille colline, aller pas à pas, lent dans la lourdeur du temps, la chaleur, le ciel bleu. Au sommet du roc une église, ouverte, qui devrait être plus fraîche. On entre dans l’ombre, avec ce sentiment du Sacré et du souvenir. Dans mon enfance, ma grand-mère, en fichu, trempait le bout de ses doigts dans le bénitier, sérieuse, muette et concentrée elle faisait le signe, ses lèvres bougeaient à peine. À ce moment-là elle représentait la soumission, l’humilité. Moi j’invectivais les corbeaux, comme ma mère. Mais parfois, en douce, je regardais la messe à la télévision, tandis que ma grand-mère était partie à l’Église de Sainte-Savine, la plus proche de sa maison, à Troyes. Mon sentiment était mêlé, devant cette fatrasie à quoi je ne pouvais croire, le discours des prêtres et les gestes de la lithurgie, et le bonheur de la componction, de la religiosité sévère qui émanait des silhouettes en robe.

L’été, au bout du chemin, il y a toujours une église, avec sur ses bancs quelques touristes en short, avachis et épuisés, venant chercher le frais et le repos plutôt que la sanctification et la spiritualité.

Lorsque je gravis la colline éternelle de Vézelay j’accomplis tout à la fois un pèlerinage dans le temps et l’espace. Toujours, derrière certain pilier de la crypte, je repense à cette grand-mère dont l’existence aimante avait pu sauver mon désir de vivre. C’est le seul lieu où, gravement, j’accomplis ce rituel qui était le sien, d’allumer un cierge, en souvenir d’elle.

L’été reste un lieu d’écriture, un lieu de révolte et de patience, un lieu où ce qui se joue dans la touffeur des canicules, dans l’apaisement des climatiseurs, dans l’ombre des châteaux, des églises, des forêts, au bord des rivières et des lacs, c’est tout à la fois l’écriture passée et l’écriture à venir, l’écriture douloureuse et calme du passé, ou l’écriture joyeuse et tumultueuse de l’avenir. On construit toujours son texte avec ce que l’on est, avec les visages anciens et les visages nouveaux, les lieux anciens et les lieux neufs. Je montais cet été la colline de Saint-Nectaire, et sur le point culminant de la hauteur se dresse l’église rouge sous le soleil. On y entre comme si l’on prenait l’un des couloirs du temps, l’on y est au XIIe siècle. Là, pour moi, aucun rituel, aucun signe, je ne suis que ce poète qui habite le lieu qu’il traverse, et est habité par lui ; le Sacré toujours fait son œuvre, mais il est du côté de Bataille, et de Laure, plus que d’un religieux à quoi jamais je ne me suis plié. Mais la beauté, Seigneur, toujours je l’ai servie. Ce qu’écrivait Genet. J’achète, en touriste, une de ces médailles de toc vendue dans une machine clinquante. La médaille a été frappée par la monnaie de Paris.

J’écris au temps présent, de ce présent qui contient tous les temps, ce présent qui est le présent en moi de l’écriture. J’écris au temps présent, dans le palimpseste du temps.

EB. 24 août 2018