34 – Satori à Madrid

La lettre de l’atelier – 2 février 2018

Le salon était éclairé par quelques bougies, et les ampoules masquées par du papier Canson que ma mère punaisait à même le mur en guise d’abat-jour. Ce devait être un soir de 1966, à Gagny, Seine-Saint-Denis. Il y avait le divan vert, en réalité un lit bateau dont on avait retiré le dossier du fond, qui venait de mon arrière-grand-mère, Adèle. La table ronde de bois ciré, entourée de chaises cannées ; le coffre recouvert de toile de jute beige, et clouté de clous à tapisserie dorés ; l’imposante bibliothèque de mon père ; la mandoline à rayures de ma mère ; la commode Louis-Philippe en noyer sur laquelle reposaient une poupée de cire et une noire pendule empire à colonnes. Les fenêtres éclairées des immeubles derrière la baie vitrée ; nous étions au dernier étage du HLM immense et gris, qui durait toute la longueur de la rue. La vue me faisait penser au générique de Bonne nuit les petits. Je vivais dans le paysage de Nounours, de Nicolas et Pimprenelle !… Il y avait ce soir-là des invités : les Janvier, Ludovic et Agnès ; elle était professeur de Français, lui enseignait à l’Université et écrivait des livres. Son étude sur Beckett l’avait fait connaître. Il y avait là aussi Jean Neuberth, qui était le parrain de ma sœur, et qui était un peintre assez connu à l’époque, un peintre de l’abstraction lyrique. Tous les ans, en janvier, nous recevions une carte de lui, qui était une gouache originale, toujours magnifique et mystérieuse. C’était également lui qui faisait la voix de Nounours à la télévision. Ma mère, elle, écrivait des livres pour enfants, de beaux livres illustrés par Jacques le Scanff, un autre ami peintre. Mon père travaillait à l’ORTF, dans le Service de la Recherche de Pierre Schaeffer (on leur doit les Schadoks). Nous avions écouté le premier disque de Graeme Allwright, qui était le mari de la nièce de mon père. On m’avait assis sur le petit fauteuil de chêne, à ma taille, et Maman m’avait demandé de lire La prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France, de Blaise Cendrars, parce que j’aimais ce texte et que j’apprenais à lire. Il fallait que je lise à haute voix, devant tout le monde. Maman insistait, elle disait, en guise d’encouragements, il lit très bien, il lit couramment. Je n’avais jamais lu devant personne, sauf en ânonnant en classe, avec difficulté. Elle m’avait mis entre les mains le livre sur Cendrars, chez Seghers, à couverture marron, où se trouvait le poème. J’adorais la petite Jehanne de France, celle qui disait toujours : « dis Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? », et qu’on était toujours si loin.

Je me mis à lire, pour la toute première fois de ma vie, à haute voix, du mieux que je pouvais, devant cet auditoire impressionnant d’artistes. « Un vieux moine chantait la légende de Novgorode »… Je lus longtemps, le plus longtemps possible. Je crois qu’on m’applaudit, et Jean Neuberth affirma que maintenant je « lisais couramment ». J’étais fier, heureux, et soulagé d’avoir réussi une si difficile épreuve. J’aurais voulu retrouver ce vieux moine qui chantait la légende de Novgorode. Depuis ce temps j’attends de connaître enfin la  légende. (Elle circule aujourd’hui sous le manteau, avec toutes les apparences d’un faux, écrit en langue russe. Mais même un faux, je voudrais pouvoir la lire…)

Bien plus tard je rencontrai mon véritable père, dont j’apprenais avec foudre l’existence, et qui était un grand peintre lui aussi, étranger. Venu à Paris, vers ma vingtième année, j’habitais alors rue de Bourbon le Château, dans le sixième, nous nous promenions rue des Saints-Pères, où il me montra une petite galerie et me dit avec son accent doux et ses ‘r’ légèrement roulés « c’est là que j’ai fait ma première exposition, grâce à Sonia Delaunay qui m’a exposé dans cette galerie ». Pour certains les choses semblent si simples, les rencontres, les amitiés, la création. Élève de Zadkine, il avait rencontré Breton, mais ne s’était pas entendu avec lui, me parlait de sa rencontre avec Juliette Gréco aux Deux Magots dans les années soixante.

La prose du transsibérien est une œuvre particulière, mêlant texte de Cendrars et images de Sonia Delaunay tirées au pochoir dans un livre expérimental, dépliable en accordéon. C’est le premier ouvrage qui soit une expérience poétique et graphique simultanée. En effet, le travail pictural, poétique et typographique en font une œuvre unique, et capitale, dans l’histoire du livre et de la création.

À l’orée de ma cinquantième année nous étions à Madrid, ma compagne Sophie et moi, à visiter les musées et la ville. J’avançai dans les couloirs du Musée de la reine Sophie, après m’être longuement arrêté devant Guernica, immense et impressionnant Picasso, leçon de peinture, d’art et d’intelligence. Sophie était restée en arrière, s’attardant dans des salles qui l’intéressaient. J’avisai au loin une œuvre bougeuse de Man Ray, un métronome pourvu d’un œil. Indestructible object. Et puis, sur ma droite j’aperçus l’accordéon déplié, vertical, dans une vitrine, de La prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France. Je fus saisi, envahi d’une émotion intense. La sensation physique de picotements, de frissons qui me parcourait, le souffle soudain court, la chaleur aux joues et aux oreilles, les larmes qui se mirent à couler : j’étais dans un état de saisissement violent, éperdu. Je regardais avidement l’œuvre. Je me sentais comme à la fois soudain délivré, et connecté enfin à moi-même. Ma compagne me retrouva dans cet état, interdit, muet. Elle était extrêmement surprise de mon émotion, de mes larmes. Je lui fis signe de ne pas m’interroger, que j’étais trop ému pour pouvoir parler, expliquer. C’était là quelque chose de profondément intime, quelque chose qu’il m’était impossible, dans l’instant, de partager. Je tentai ensuite de dire quelques mots, maladroits, insuffisants à rendre compte de ce satori que je venais de vivre.

J’ai eu dans mon existence quelques-uns de ces moments de clairvoyance, d’une rare intensité, intraduisibles, intransmissibles, appartenant tout uniment au seul secret de l’être. En cela, cela a à voir avec l’art, dans le caractère sacré de l’acte artistique, de la décision de l’œuvre. C’est quelque chose de cet ordre que peut, que doit créer une œuvre, quelle qu’elle soit. Un effet de saisissement, un effet de réel, un effet épiphanique qui nous reconnecte au sacré en soi. Dans ce sacré, rien de religieux, mais quelque chose du mystère, du secret, de l’intime universel. C’est dans cette vibration particulière que battent en moi corps et cœur de l’œuvre, pulsion et énergie créatrice.

Emmanuel Bing